Appartenir

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Appartenir

 

Il vous est déjà arrivé de répondre à une question importante par la vérité vraie mais de penser le lendemain que vous auriez voulu dire une vérité plus complète ? Et de ne plus avoir en face de vous le petit curieux ?

C’est ce qui m’arrive aujourd’hui.

Je viens de passer un peu plus de deux jours avec une centaine de personnes que je ne connais pas bien, ou que je connais par petits bouts, par clavier interposé, comme on se connaît de nos jours. Faudrait d’ailleurs que les philosophes reviennent analyser nos vies pour… philosopher. Il y a eu des embrassades, des exclamations, on m’a rappelé, non pas mes mots, rien à voir, mais des anecdotes, des rencontres sur internet, des noms et de visages, vous savez tous que ma mémoire a pris la clé des champs quand j’ai décidé d’ouvrir la porte à la vie, foutue vie qui prend une foutue place, et nous avons partagé le pain, comme on le partage au Mexique, avec des rires, des larmes parfois, des frissons, un nœud aux tripes et de l’excitation, des cris sur la scène, du mole dans les assiettes et des paroles lancées au vent. Il y a eu de la musique, la sagesse de gens vêtus de blanc, des palmes entrelacées, des zacates tressés et des fils de couleur brillants et une pluie fine, comme tombée d’un ciel breton. Il y a eu des jeunes, hommes et femmes, vibrants, sacrés gamins turgescents, oui même si c’est un mot qui fait penser au sexe, parce que c’est ce qu’ils sont, plein de vie et de sève, d’espoir et de rage. Il y a eu des gens plus entraînés et plus enragés encore que les jeunes, qui parlaient de morts et de justice, qui parlaient de mer et de fleurs, d’amour, de jalousie et de désir. Nous avons débarqué du Mexique entier, en voiture, en bus ou à pied, enfants, jeunes et vieillards. Nous avons entendu des lèvres de certains ce qui se passe dans les rues de leur ville, ce que les infos taisent, quand je pense que je pensais que nous pensions tous que nous savions tout, que nous pensions à voix haute que nous pensions que penser était permis et nous pensions que ça ne pouvait pas être pire, et moi qui pensais que le coin de ma rue était devenu invivable… Et sur l’estrade chacun avait son mot, son geste, sa note, son histoire, son admiration, son respect, son applaudissement. Et sur les sièges, nous regardions, nous écoutions, nous pensions, nous pensions, nous pensions.

Il y a eu de la poésie aussi, c’est que nous étions venus faire, du théâtre, c’est que nous étions venus faire, de la musique, c’est ce que nous étions venus faire, et la peinture, c’est ce que nous étions venus faire.

Mais il y a eu plus parce que c’est ce que nous étions venus faire.

J’ai ri. Et quand j’ai ri, je me suis rendu compte que je n’avais pas ri aux éclats depuis des semaines. Ils nous ont pris ça aussi.

J’ai marché dans la rue sans avoir peur, peut-être par ignorance mais je l’ai fait. Parce qu’ils nous ont pris ça aussi.

Je suis montée sur la scène pour parler et puis pour lire. J’ai tremblé comme je tremble à chaque fois, d’émotion. Parce que ça, ils ne vont pas me le prendre.

Et, quand on m’a demandé ce que j’emportais avec moi, ce que me laissait la Rencontre de Arts de Papantla 2014, j’ai réussi à dire que j’emportais l’Espoir, avec majuscule, parce que j’ai vu les jeunes, en âge ou en expérience, ceux qui commencent et qui sont absolument extraordinaires, parce que je les ai vu donc, debout devant nous, le dos droit et le regard ferme, lever la voix, et dire très fort que celui qui a le don de la parole n’a pas le droit de se taire.

 

Mais la vérité plus vraie, plus complète, plus mieux quoi, c’est que j’emporte avec moi le sentiment d’appartenir. Pas parce que je pense comme d’autres, ça c’est pas une nouveauté. Pas non plus parce que parler ce qu’on écrit c’est aller un peu plus loin dans la responsabilité d’être, d’agir. Aujourd’hui parler à travers un clavier semble ne plus être suffisant, descendre dans la rue est nécessaire même si c’est terrifiant.

Non, je ne parle pas de politique, a dit l’un d’entre Nous, et je choisis ce mot même si nous étions nombreux, même si nous étions tous différents, chacun portait sa liste, ses mots, ses motifs, mais pour un temps nous avons été Nous, jusqu’à évaporation de la magie, pas vrai ?, non ce n’est pas  la politique qui nous fait penser, parler, agir, même si c’est  juste à coups de mots, c’est la vie, celle qu’on nous a prise.

Voilà ce que j’emporte : appartenir.

Et le sourire de mon mari, quand il m’a donné mon petit diplôme et qu’il a dit qu’il est fier de moi.

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