Mon toubib est mort

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Mon toubib est mort

 

Mon toubib est mort, Alejandro De Uriarte et je ne dors pas, je ne fais que pleurer.

Au fur et à mesure que l’on grandit on se retrouve de plus en plus seul face à la vie et il n’y a que quelques personnes qui nous donnent  l’illusion d’une certaine protection. Lui, il y arrivait. Il était l’un des rares soleils de ma planète perdue…

Depuis quelques temps (un sacré nombre d’années en fait) j’ai des problèmes de santé, certains rigolos comme quand personne ne trouvait mon appendice, d’autres plus sérieux comme pour la colonne ou la presque mort… Et c’est toujours lui que j’appelle, qu’il soit trois heures de l’après-midi ou du matin. Et là je ne fais que rabâcher dans ma tête qu’il va falloir que je raye son nom de mon agenda, son portable de mon portable à moi, son courriel, sa voix, son regard.

Quand papa est mort, c’est lui qui nous montrait le chemin, toujours avec respect, toujours sincère. Et il est venu voir aussi Gloria, ma Gloria à l’hôpital, alors qu’elle n’était pas sa patiente, juste parce que je le lui ai demandé. Et non, il ne l’a pas sauvée non plus, mais il disait que parfois son boulot était juste d’accompagner la famille. Il vivait avec la mort, vivait la mort, souvent. Je veux croire que c’est pour ça que je pense plus à ma perte cette nuit qu’à la sienne.

Il m’a aidée à ressusciter il y a quelques années et ne m’a plus lâchée depuis, même quand j’ai commencé à marcher seule.

Je viens encore de l’appeler, à l’arrivée de l’autobus, il y a deux semaines, presque à la même heure où j’écris ceci. Et au ton de ma voix, il a su que tout allait mal…

Et nous sommes arrivés ensemble à l’hôpital, il courait et moi j’essayais et aussi bien en actions qu’en paroles il m’a sauvée. Encore une fois.

J’ai pensé cette après-midi au fait que je n’ai pas de photo de lui, évidemment, nous n’étions que médecin-patiente-amis de cabinet de consultation. Et je me demande combien de temps je vais mettre à l’oublier.

Pour les gens qui meurent, je ne sais pas vous, mais moi j’oublie jusqu’à la couleur de leurs yeux. Il ne me reste que des attitudes, ou tout à coup une silhouette dans la lumière.

Alors je l’ai regardé, sa façon de se jeter en arrière sur son fauteuil et de dire : « Autre chose, Goüina-Él, autre chose ? » Il me tirait les vers du nez et m’obligeait à énumérer des symptômes que j’ignorais. Et pendant l’examen physique, il disait toujours : «  Ce n’est pas que je veuille te faire mal, Goüina-Él, mais je vais… » et alors je criais. Il avait une manière de regarder, un peu sur le côté, une ironie dans le regard qui obligeait à tout confesser. Et ses jeux de mots, qui n‘étaient pas formidables, nous faisaient tous rire… Ses yeux brillaient différemment quand il disait un gros mot, ou racontait une blague.

Une fois, pour mon frère, à l’hôpital, il est arrivé dans la chambre et au lieu de l’examiner, il s’est assis et a retiré ses chaussures pour remettre ses chaussettes en place…

Il était comme ça… Il était comme ça.

Il lui arrivait de ne pas se faire payer: il travaillait pour gagner sa vie, bien sûr, mais d’abord, toujours, pour aider.

Non, il n’était pas toujours rapide pour trouver, une fois il a mis plus d’un an et demi. Mais il était présent, présent, présent.

Je l’ai vu il y a une semaine, nous nous sommes embrassés pour dire au revoir et il m’a prise dans ses bras, il était heureux de voir que j’allais bien et il venait de faire une plaisanterie, pas trop élégante. À cause  de son ventre, j’ai toujours dû me mettre sur la pointe des pieds pour l’embrasser…

Nous avons ri et je lui ai dit, comme toujours : « Fais bien attention à toi. »

Et je n’ai rien ressenti d’étrange, le frisson qui me prévient du danger imminent n’est pas arrivé… Soit ce n’était pas encore prévu, soit je n’avais pas à le savoir…. Cette faculté que j’ai l’impressionnait beaucoup, c’est peut-être lui qui ne devait pas savoir.

 

J’ai perdu un ami, irremplaçable, et même comme ça je pense que je vais devoir le remplacer.

Et j’ai peur, une peur stupide, genre hypocondrie, qu’il ne m’arrive quelque chose et qu’il ne soit pas là. Ou à l’un des miens, nous sommes tous dans ses dossiers. Avec lui aux commandes, je n’ai jamais eu peur.

 

Et je me sens terriblement faible, seule, impuissante.

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2 commentaires pour Mon toubib est mort

  1. Oui je te comprends Gwenaëlle!
    cette peine que tu vis, je l’ai vécu aussi; j’ai passé des heures sur Internet quand j’ai appris sa mort à chercher une photographie de lui, des informations… Il faut comme un père pour moi, et tu le dis aussi….
    Bon courage à toi!

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