Il t’appartient de

 

Il t’appartient deDSC01641

 

« Savoir que  de la rivière il m’appartient d’être l’eau, la seule chose en elle qui jamais ne connaît la quiétude, la seule  qui  en déplace d’autres (jusqu’où ils le veulent, le peuvent, parce que dans ce paysage il leur appartient d’être la pierre sur laquelle je passe). »

Ces lignes je les ai lues hier, une de mes amies, pas exclusive je sais, les a écrites.

En terminale, nous avions des cours de Philo, et nous avions très souvent des thèmes à discuter : nous devions, en l’espace de trois heures, écrire quelque chose d’intelligent, de passionné et de cohérent sur l’idée qu’un autre avait eue, parfois des siècles en arrière, et ce faisant, avoir une bonne note. L’objectif pour moi n’était pas de réfléchir, mais bien de me sortir de ce mauvais pas. Je n’ai jamais pensé aux auteurs des phrases déployées comme à des êtres humains, je ne savais pas que pour exploser quatre mots sur un bout de papier, ils avaient sans doute réfléchi pendant des journées entières, souffert pendant des années. Je dis bien « souffert » parce que même quand certains examinaient le bonheur, ce n’était que pour exposer le pourquoi du non-bonheur, de la destruction d’illusions ou d’utopies. Il s’agissait d’expliquer l’homme sous ses facettes les plus sombres, les plus viles. Je ne crois pas, non plus, que les enseignants et pourvoyeurs de programme à couvrir aient pensé que l’ont demandait à des gamins de dix-sept ans de réfléchir sur les mots de personnes, en général des hommes, de plus de soixante ans. Oui, j’imagine que l’on ne nous proposait ni les mots les plus durs, ni les plus ténébreux, mais nous aurions peut-être grandi un peu plus si nous avions analysé des expériences et non des mots, ou du moins, si les thèmes avaient été plus nôtres. Non, je ne demande pas un classement par âge, juste par expériences*. Encore que les philosophes reconnus à dix-huit ans ne font pas légion, et bien sûr aussi, que l’on  n’apprend jamais mieux à vivre que par soi-même.

Mais peut-être, et je dis bien « peut-être », que j’aurais réfléchi, et appris. Parce que apprendre, et apprendre à vivre, ne dépend pas de l’âge, mais de ces fameuses expériences*, et ouvrir les yeux sur les vies de autres, enseigne aussi la vie. Nous n’étions pas trop jeunes en âge, juste en sentiments et en pensées.

Et je me dis tout à coup, des années après, que l’objectif n’était probablement pas de nous faire grandir, ni de nous montrer la vie…

 

Et maintenant, depuis hier, je me trouve face à des mots que nous aurions bien pu avoir comme sujet au bac, si l’auteure en était un homme allemand ou grec d’âge vénérable, et moi une gamine en terminale.

Je pourrais alors construire mon discours, parlant de pierres inamovibles, et d’eaux en colère, de rivières malheureuses (bien sûr) et de mousses qui trouvent où grandir, les pierres ne servant qu’à ça, n’offrant qu’abri et sécurité. Ensuite je ferais une analogie astucieuse avec les êtres humains, décrivant ceux qui changent le monde car ils sont eau vive, découvreurs de théories mathématiques, constructeurs de ponts et sauveurs de vie grâce à des médicaments formidables, les opposant alors à ceux qui ne bougent pas, épiciers du coin de la rue, éleveurs d’enfants, laboureurs de champs. Là, parce que je serais très astucieuse, je l’ai dit, je démontrerais que les uns sans les autres ne survivent pas, que le constructeur de ponts a été élevé par une personne qui l’a poussé à avancer, et que le paysan laisse son champ pour aller à la clinique, recevoir son traitement.

Et comme je serais déjà un peu poète, je reviendrais habilement, et non plus astucieusement, puisque nous parlons poésie, à la rivière et aux pierres, montrant l’eau qui caresse les masses, et des pierres qui brillent au soleil.

Et je ferais ce que l’on m’a montré à faire, je laisserais une porte ouverte indiquant que nous pouvons, nous les êtres humains, être aussi bien pierres que rivières, parfois au même moment, sur des scènes diverses, ou alors être rivières puis pierres, juste parce que nous aurons découvert que nous tenons à ce que nos graines germent.

 

Mais je choisis mes quatre mots d’une autre manière, et je les explose pas, je les caresse, les dompte, les observe aussi.

A-t-elle essayé de dire, dans sa tournure, une profonde tristesse ? Parce que mon amie, et amie de tant d’autres, je sais, ne dit pas qu’elle a choisi d’être l’eau : c’est ce qu’il lui appartient d’être.

Tristesse de n’être pas maître, maîtresse, de sa mission ?

De n’être rien d’autre que de l’eau de rivière, de cette eau qui ne peut jamais s’arrêter, celle qui court jusqu’à la mer, se dilue, transforme, évapore et pleut, pour revenir dans son lit ?

Découvrir que courir et bouger et anticiper et sauter ne sert qu’à revenir au point de départ est terrible. Ceux qui ne cherchent pas, ne s’efforcent pas, n’interrogent pas et ne harcèlent pas sont probablement  moins malheureux. Ceux qui ont une famille, des racines, une maison, des enfants. Qu’est qui lui fait le plus mal ? Le fait de ne pas pouvoir changer ? De ne pas pouvoir se reposer ?

De ne pas avoir choisi ?

Cette sensation, si souvent vécue, de ce que sa course est inutile ?

Avec ses mots, les autres, ceux que je n’ai pas recopiés ici, parce que ce matin c’est moi qui écris et pas elle, elle parle de l’infertilité des pierres, de leur dépendance de l’eau, du temps, du pied d’un passant quelconque.

Elle oublie, ou refuse d’écrire, que la rivière dans son lit n’est pas beaucoup plus libre, ni fertile : elle pourrait arroser toute la terre sur son chemin, sans graines, il n’y a pas de vie. Et même si elle peut, de temps en temps, sous la tempête et le tonnerre, sortir de son cours, elle finit toujours par y revenir, après quelques heures, ou à travers les jours, quand elle pleut.

Que lui arrive-t-il à mon amie ?

A-t-elle des envies de n’être qu’un ruisseau, celui que l’on aperçoit parfois sur un terrain presque plat, quelques fleurs sur son bord, jaunes ou blanches ? Est-elle déjà fatiguée d’être cette puissante rivière, qui traverse cascades et obstacles, qui rugit la nuit et qui emporte feuilles et branches, idées et sentiments ?

Quand est-ce qu’une rivière décide que ce qu’elle porte sur ses flancs est trop lourd ? Quand il y a tempête ? Ou quand les petites feuilles, si légères, sont en surnombre ? Ou juste avant d’arriver à la mer et d’être libérée ? Est-ce l’explication des deltas, la séparation de l’eau, son acceptation de la défaite ?

Ou veut-elle, juste pour une nuit, un instant, être pierre ronde, refuge bienveillant de vers et de paillons… ? Se reposer, juste se reposer.

Taire les voix qui ne la laissent plus vivre, taire  son esprit, son cœur.

Ses voix à elle, et celles des autres.

Est-ce seulement une nécessité extrême de baisser les bras, et de se laisser aller ?

Il lui appartient d’être eau… eau de rivière, pas même eau dormante, étang rieur, lac paisible.

 

Et parfois elle pleure, larmes d’eau vive…

 

 

* : J’ai utilisé le mot à expérience à défaut de… En espagnol le mot « vivencias » me parle beaucoup plus, il dit « ce que l’on vit » : Mais je n’en trouve pas l’équivalent en français.

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