En hommage à Aranza

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En hommage à Aranza

 

 

Février 2012

Malheur

 

Chagrin, tristesse, orpheline, veuf, désarroi,

Malheur, angoisse, veuve, divorce, tragédie,

Orphelin, solitaire, seul, solitude,

Perte, peine, déchirement, drame,

Désastre, calamité, malheur, malheur, malheur

Lamentations. Pleurs. Sanglots. Silence.

 

Les mots que l’on utilise pour parler de malheur semblent surgir de partout et de nulle part.

La liste en semble infinie.

Et pourtant…

Et pourtant il en est un que je n’ai pu trouver, ni même inventer…

Il est une circonstance si terrible, si étouffante, si énorme dans sa simplicité qu’elle n’a pu trouver de nom.

Quand ce sont tes enfants qui meurent… Il n’y a pas de nom pour toi.

 

 

 

 

 

Février 2012

 

Enfer

Il y a enfer et enfer et les enfers personnels nous sont toujours plus insupportables que ceux du voisin.

Nous avons beau essayer de penser à l’autre, au prochain, à l’ami, au frère, nous avons bel et bien tendance à croire que notre douleur est plus profonde, que notre peine est plus  déchirante et notre mort est plus mort. Nous savons que même si, pour une heure ou un jour, nous compatissons à la souffrance d’autrui, souffrons même avec eux, nous retournerons bientôt à nos moutons, à nos blessures et à notre sang.

Parce que c’est la vie, c’est nous et que c’est comme ça que nous vivons…

Parce que nous ne sommes pas Thérèse, et que nous ne vivons pas à Calcutta…

 

Mais parfois, quand l’oisiveté, l’empathie ou l’amour profond nous oblige à nous retourner, l’enfer d’un autre est si insupportable que naît en nous le désir insurmontable de  prendre cet enfer sur nos épaules et de tout guérir, d’être miraculeux et de guérir le monde, les malades et les enfants.

D’effacer la souffrance et la peur. D’être une présence lumineuse, comme dans un film, en technicolor, et d’arriver, et juste avec un regard, comme sur les affiches, de pouvoir soigner, guérir, ressusciter…

Prendre chaque être dans les bras, le bercer, chantonner, et le guérir complètement, lui sourire, et le guérir…

Parce que la vie c’est ça aussi, parce que c’est nous aussi, ça, parce que c’est aussi comme ça que nous vivons…

 

C’est pourquoi quand j’ai le temps de penser à mon enfer et à celui des autres, je rends grâces… En espérant ne pas revenir trop vite à mes moutons, à mes blessures, à mon  sang…

 

4 février 2012

Pari sur la vie

Débuts du siècle: la gamine parle, sourit, marche, court. Elle sait manger toute seule, elle joue avec sa grande sœur, elle sourit. Elle commence à vivre, ça lui plaît et elle sourit.

2009, 10, 11: la gamine va à l’école, elle est championne de gymnastique artistique. Elle court quand elle voit quelqu’un qu’elle aime et lui saute dans les bras. Elle est menue, aux cheveux noirs, lisses, brillants. Elle collectionne les médailles, les fleurs et les sourires.

Novembre 2011 : la gamine se plaint, elle est fatiguée, plus menue qu’avant. Elle dit qu’elle a mal au genou. Elle ne va plus au gymnase. Et elle sourit.

Janvier 2012: les parents de la gamine sont préoccupés. Radiographies. Et puis d’autres tests, tomographies, IRM, analyses de sang, médecins, infirmières, hôpitaux. Larmes : la gamine n’aime pas les prises de sang. Le reste, c’est pas grave, mais qu’on ne lui prenne plus son sang. L’école, le gymnase, elle n’y va plus. Même comme ça, elle sourit.

Fin janvier 2012 : la gamine a déjà reçu 4 chimios. Elle se sert de béquilles. Ses cheveux, noirs, lisses, brillants, sont tombés ; en trois-quatre jours, ils sont tombés. Même comme ça, elle sourit.

31 janvier 2012 : la maman de la gamine  a coupé les cheveux qui lui restaient ; elle a fait une petite tresse qu’ils vont garder bien soigneusement en attendant que ses cheveux repoussent. Le papa de la gamine s’est rasé la tête. Il n’est pas aussi mignon que sa fille, mais tous les deux, ils sourient.

1erfévrier 2012 : la famille s’est rasé la tête ; la gamine sait qu’elle n’est pas seule ; ce geste, quoique purement symbolique, est le même qu’elle avait quand elle sautait dans les bras de ceux qui l’aiment, de ceux qu’elle aime.

La gamine? Elle sourit. Les têtes nues? Ils sourient, parce que ce pari sur la vie, c’est le pari le plus beau qu’ils aient jamais tenu.

 

Vert.

Les chaises sont peintes en vert, exactement le même vert que celui des feuilles de l’arbre, le grand là. Un vert profond, plein de sève, veines larges et fortes, vertes elles aussi, et rouges et bleues.

 

Vert.

Les couvertures sont d’un lainage vert, le même vert que celui de l’arbre, celui qui regorge de sève.

 

Verts.

Les pulls des infirmières sont verts, du même vert qui charrie la vie sur chaque branche de l’arbre.

C’est un arbre énorme, à grandes feuilles, épaisses, presque plastifiées on dirait. Son tronc est large, noueux, et son ombre doit sûrement couvrir toute la cour quand il fait jour.

 

Ils arrivent tous à l’aube, on voit encore les étoiles, l’arbre ne peut pas encore donner son ombre, mais il est réveillé, vivant et présent.

Ils s’installent surles fameuses chaises vertes, dans l’ordre d’arrivée. Ils onttous l’air ensommeillé encore, de ce sommeil interrompu, et plusieurs…sont angoissés.

 

Janvier 2103

 

Vert.

Le feu de la lumière est vert, on n’allume pas les lampes, aucun luxe ici.

Pour le moment, les gens murmurent, comme pour éviter de réveiller ceux qui dorment, même si l’énorme  ville rugit déjà tout autour.

Une voix interrompt les conversations, le service de jour commence, on voit des infirmières, en uniforme vert et blanc, des policiers, en noir, un noir profond, sévère, mais d’une certaine façon fort, paternel, presque accueillant. Ils ne sont pas là pour interdire, ils sont là pour guider, garder, protéger. Un médecin passe, puis un autre. Une infirmière arrive en courant, elle court toujours le matin.

Et le défilé commence.

 

Vert.

Le sceau de l’IMSS  sur les draps est vert, comme les chaises, les couvertures, les uniformes, l’arbre.

Ceux qui vont donner des plaquettes ou des globules rouges passent avant, c’est plus long, les machines sont lentes. Après, c’est le tour de ceux qui donnent du sang. On remplit des formulaires, on prête des stylos, on révise les veines…

 

L’attente commence, mais différente. Ceux qui sont restés dehors ne sont que des accompagnateurs, ils ont leurs livres, des revues, un tricot, ou rien. Il y a aussi bien un livre sur la meilleure façon de travailler en équipe, qu’une revue d’Histoire du Mexique, ou un gars qui sort son portable, une fille qui se ronge les ongles.

 

Ceux qui sont dehors, ceux qui ne font qu’accompagner, essayent de ne pas penser, ou de penser positif.  Ce don lui sauve sûrement la vie, lui permet d’attendre la greffe, lui remonte les défenses, l’aide, l’aide, l’aide…

Le temps passe, on voit apparaître des gobelets en plastique remplis de café bouillant, le pain au maïs, le chocolat, tout ce qui permet de faire passer le temps sans penser. Des confidences s’échangent, des histoires, quelques rires…

Certains, on voit bien qu’ils prient… D’autres, ils s’énervent eux… Plusieurs en ont assez de lire sans lumière, de tricoter dans le froid.

Parce qu’il fait froid, ils sont dans une cour, dans la rue presque, sous un arbre immense qui leur dit : « Respire avec moi, tu peux le faire…tu peux le faire. »

Chacun a sa raison d’être là, son ami, son enfant, son parent comme on les appelle à l’assurance sociale ici au Mexique…

 

 

L’absent finit par sortir, celui qui est passé donner, content, heureux : il a tenu, il n’a pas eu mal, il a même déjeuné, c’était bon, il s’en va.

Il a donné.

 

PS: L’IMSS, au Mexique, c’est l’Institut Mexicain de l’Assurance Sociale. C’est notre grand Hôpital. Et il se caractérise en effet, par ce vert foncé, élégant, accueillant mais finalement quand même….vert hôpital.

PPS : si tu as envie de connaître cet endroit, contacte-moi… Aranza, ma nièce, a besoin de toi.

 

 

La princesse et le crabe

 

Les contes de fées ne sont pas histoire ancienne…

En ce moment, juste là, nous en vivons un et personne ne s’en est aperçu.

C’est parce que nous sommes tous là à courir, et que nous n’avons pas le temps de nous arrêter ?

Hier, j’ai ouvert les yeux, ceux de l’âme, ceux du cœur, et j’ai vu, clairement, la princesse, les fées, le méchant dragon et l’effroyable forêt.

Et j’ai vu aussi comment les chevaliers, armés et intrépides, se lançaient à l’attaque.

 

La princesse est menue, toute menue… Elle a de grands yeux, bruns, brillants, une bouche souriante, des dents presque alignées, et son corps semble voler de fleur en fleur…. Légère, elle passe devant nous, dit quelque chose de drôle, se détourne, et poursuit son chemin… On l’appelle Clochette, comme celle de Peter Pan, parce qu’elle aime bien cette histoire, et parce que les noms des princesses de Disney ne sont pas assez bien pour elle….

Elle alors, c’est la princesse. Elle a un papa, une maman, et même une sœur aînée, bien sûr, il faut que Clochette soit la plus jeune pour que ce soit vraiment un conte de fées…

Juste au dehors de chez elle, la terrible forêt commence, avec ses bruits assourdissants, les odeurs nauséabondes qui émanent de monstres à roues. Il n’y a pas d’oiseaux, ils sont morts faute d’oxygène. La lumière ne vient pas du ciel, mais de curieuses lampes à trois couleurs, vert, orange et rouge. Les passants de cette forêt ne sourient pas, ils sont pressés, ils ont peur, et sont fatigués.

Parfois la princesse sort, elle doit le faire, le crabe perfide, maître des lieux, lui a demandé comme quote-part  de se diriger régulièrement vers l’endroit qu’elle refuse de nommer… Elle pourrait s’y refuser, elle pourrait faire un caprice, pleurer, griffer, crier… Mais la princesse est fatiguée et ses parents aussi. Ils savent que la seule façon d’échapper à la surveillance continue de ce maudit crabe est celle-là : se rendre à l’endroit que personne ne veut nommer.

Et quand ils traversent la forêt, en prenant soin d’éviter les meutes motorisées, son papa lui explique la vie, sa maman lui tient la main. La sœur aînée fait ce que font les sœurs aînées : elle fait en sorte que tout soit en place pour le retour, elle fait en sorte que la vie soit le plus normale possible. C’est la sœur aînée, elle s’occupe d’une des parties les plus dures, celle de l’attente.

La princesse est très connue, très aimée… Ces yeux bruns en ont conquis plus d’un… Quand elle a perdu sa chevelure, en tribut au crabe, beaucoup ont offert la leur, mais personne ne lui ressemble, elle a la peau lisse et dorée des princesses, les autres imitent comme ils peuvent, mais ils ne sont que ça : des imitations.

Pleines d’amour, c’est sûr.

 

Son histoire et celle de sa lutte contre le crabe ont franchi les limites de la forêt, les frontières du règne : de lieux lointains, des chevaliers, hommes et femmes, ont surgi, et ils ont dégainé leur épée. L’armée est levée et ils sont prompts à arriver. Prompts à vaincre.

Certains sont très jeunes, comme elle : ce sont les pages, ceux qui offrent une gorgée d’eau, et des paroles de réconfort. D’autres, ont grandi, et ont même offert leur sang pour la princesse, et oui, les grands mages et les fées puissantes l’ont accepté. Comme dans les légendes, ils préparent des potions magiques avec, et le crabe a peur, très peur. De tous côtés, surgissent des fées, elles mènent les chevaliers à la rébellion. Elles sont même arrivées à  l’une des écoles les plus reconnues de mages, et ceux-ci, ceux qui n’ont même pas encore leur diplôme, s’organisent… On a besoin de sang ? Voilà le nôtre!

Des fleurs les plus belles, ont été choisis les pétales les plus longs et les fées les plus jeunes y écrivent, et écrivent, elles demandent, et demandent… Le vent les emporte vers les endroits les plus lointains, les plus reculés…. Et de loin, très loin, les chevaliers ont tous répondu : On a besoin de sang ? Voilà le mien !

La princesse est fatiguée, elle le sait, et ses parents aussi. Mais, les mages, les fées et les chevaliers mènent le combat…

 

Les contes de fées existent, ce n’est pas de l’histoire ancienne…

Et la princesse… Elle n’a pas peur du crabe stupide… Qu’il reste sous son rocher, qu’il se cache, c’est à lui d’avoir peur.

Pourquoi ? Parce que la princesse, sans chevelure, oui, mais aux yeux brillants, est en train gagner.

 

 

18 avril 2013

Pour toi

Admiration profonde

 

 

Tressé. Lissé. Ramassé. Libre. Court, long, bouclé, souple. Châtain, noir, blond, rouge ou bleu.

Je connais une Femme aux cheveux extraordinaires. Ils l’ont toujours été. Depuis qu’elle était enfant, elle en a pris soin, les a parés, caressés. Le matin, elle les lave, les sèche, leur donne du volume, les berce et s’en illumine. Sur ses épaules et sur son dos, ils retombent. Rideau de velours, ils retombent. Vagues de plaisir, ils retombent. Beauté pure, vivante et brillante.

 Pour cette Femme, ces cheveux le sont tout. Elle pourrait perdre la flexibilité de sa taille, l’arrogance de ses seins. Elle pourrait perdre ses yeux, ses mains longues et fines. Sous ces cheveux, tous la regarderaient encore, l’admireraient et la suivraient.

C’est une Femme menue, mais forte, très forte. Ce qu’elle a accompli ces derniers temps, nous pose un défi : il n’y a ni mesure, ni comparaison. Sa force pourrait fait pâlir n’importe qui s’il lui venait jamais à l’idée d’en faire étalage.

 

Et aujourd’hui, hier, il y a quelques jours, elle l’a prouvé.

Encore. Largement.

 

Elle a coupé ses cheveux. Tout. À ras.

Et elle les a portés à la Vierge, offrande d’une Mère envers une autre.

Pour sa princesse, sa Clochette.

Sa fille.

Sa toute-petite.

 

 

Juillet 2013

Parfois

 

La gamine est partie

Fatiguée, elle est partie

Vole Ma Jolie, vole, dit une cousine

Je t’attends pour dans quatre ans, dit sa grand-mère

Elle se retourne et murmure : pour ses quinze ans

Merci de m’avoir tant montré, dit sa maman, je t’aime Princesa, répète-t-elle, encore et encore

Ella la caresse, la peigne

M’Hija, attends-moi là –bas, dit son papa, pour me montrer comment sont les choses

Fort. Debout.

Sa sœur l’embrasse

La pleure

En silence ses cousins l’accompagnent

Ses tantes et ses oncles, larmes retenues sourient quand même

Toute la communauté s’est réunie pour lui dire au revoir

Et dans tous les regards, dans toutes les embrassades, la vérité trouve un écho formidable :

Parfois, juste parfois, la manière de perdre révèle une énorme victoire.

Une grande, grande guerrière

Pour toi Aranza, notre amour et notre admiration

Vole Ma Jolie, vole…

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