Que des vieilleries

28 Mars 2011

Que des vieilleries

 Je viens de passer un jour et un autre et un autre encore à remuer des souvenirs. Des caisses et des caisses de souvenirs…

Dans la montagne, au milieu de rien, une toute petite construction remplie à en étouffer de bouts de bois, de pierres, de caisses et de vieux livres nous attendait. C’était un peu le refuge de papa, je crois. C’est là qu’il a entassé des petits bouts de vie.

J’essaye de comprendre au fur et à mesure que je déballe de vieilles bouteilles, des bouts de verre et des livres jaunis… Mais je ne peux pas : Pourquoi ?… Pourquoi garder tout ça… ?

Il a dû passer des heures, des journées entières à tout emballer, étiqueter, ranger… Chaque objet est enveloppé dans des  journaux, du tissu, puis mis en boîte, étiqueté, classé… Je sais qu’il y a eu plusieurs déménagements, que ces choses, ces rêves, ont souvent changé de cachette… et j’essaye encore de comprendre…

Pourquoi garder des boîtes de sardines vides ? Pour écoper un jour un canot ?

Et les petits chevaux à bascule en carton ? Voyait-il ses enfants quand il les regardait ? Ou était-ce juste une impossibilité totale à jeter quoi que ce soit?… Pourquoi ? A cause de la guerre ?

Je ne sais pas, je ne comprends pas.

A l’intérieur de la maison, l’obscurité est presque totale. Nous avons dû tuer les abeilles qui en avaient fait leur refuge… Des centaines d’entre elles… L’odeur du poison se mêle à celle de l’humidité, celle des bêtes qui vivent entre les tas de bois, celle du passé, celle de l’enfermement, de la solitude.

Pourquoi a-t-il choisi de s’entourer de choses… ? De vieilles choses, des bouts de bois, des pierres, des verres ébréchés, des livres jaunis, des tableaux ternis… Des bouteilles, des centaines de bouteilles vides, des bouteilles de vin, de cidre, de vinaigre même …

Dehors, je fais le tri… Ce qu’il faut garder, comme mon premier cartable ou encore les petites voitures de mon frère, ou les poêles en cuivre bien sûr. Et puis ce qu’il faut jeter ou donner : les revues, les vaisselles dépareillées, les casseroles, les vieilles boîtes de fromage. Je me fais violence pour jeter ce petit sac en tissu qui était à moi quand j’étais si petite, mais qui est pourri, pourri.

Je voudrais tout garder, je voudrais aussi me trouver une petite maison et la remplir de lui… Ces vieilleries que je jette, ce sont des petits bouts de lui qui s’en vont… J’ai peur : est-ce que c’est mon père que je balance à la poubelle comme ca ?

Les pierres, les bouts de bois, je les ai jetés dans la forêt, en leur disant bien fort, à chacun d’entre eux: «  Va ! Je te libère ! »

Et la tristesse me prend à la gorge, comme l’odeur qui s’est attachée à tous ces objets, à mes cheveux, à ma peau.

Et la situation tellement incongrue, pourrait me faire rire, si le vent n’était si fort et le ciel si bleu.

Comme si l’obscurité et la puanteur se battaient contre la vie et la lumière.

Mes mains, meurtries, tremblent. J’ai ouvert des dizaines de caisses, toutes étiquetées, pour vérifier : oui, c’est bien une bouteille de tequila vide, comme l’indiquait la légende sur la boîte. Oui, c’est bien un écureuil en peluche. Ah ! Là, il y a une erreur… Ce n’est pas un tissu quelconque, c’est un rideau de douche.

Et je ne sais plus si je suis un archéologue qui découvre des trésors, ouvrant une tombe et tirant à la lumière du soleil de vieux ossements et des tessons, ou une petite fille qui cherche son père et ne trouve que des objets… Je ne sais plus, et le vent qui tourne autour de moi semble se moquer…: « Cherche, cherche… Il n’est pas ici, cherche encore, plus loin, cherche. »

Et même si pendant des heures et des heures, un jour et un autre encore, j’ai caressé ses souvenirs, les siens, oui, mais les miens aussi, je me retrouve les mains vides.

 

Et alors, je cherche même la nuit, encore une nuit et une autre… et une autre encore.

Et ce n’est que tard, très tard, qu’enfin, je peux fondre en larmes : de longs sanglots, profonds, qui me déchirent.

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