Anne

Publicado el 3 enero, 2008

Pour toi, Anne

 La première fois que j’ai entendu parler de toi, j’avais neuf ans… Etait-ce trop tôt..? Trop tard ?… Y a-t-il un âge pour apprendre la folie ? La haine ?

 C’est ma cousine aimée qui t’a amenée chez moi…Elle m’a aussi  offert une boîte de perles. Deux cadeaux enchantés en même temps…Deux cadeaux qui m’ont accompagnée jusqu’à ce jour, plus de trente ans après.

Curieusement, mon cousin m’a aussi offert un livre : « La guerre à neuf ans »…Et ce livre ne m’a rien dit, rien éveillé en moi. Pourtant, c’était la même histoire, non ? L’enfance interrompue…

 Aujourd’hui encore, Anne, tu es avec moi… Pourquoi ?… Parce que tu es une fille et que je le suis aussi… ?

 Parce que… j’avais envie d’avoir moi aussi un journal intime, une amie nommée Kitty… ?

 Parce que l’immense tristesse de ton père quand il a été le seul à revenir des camps m’a bouleversée et me crispe encore les entrailles ?…

Ou parce que toi, tu n’es pas revenue… ??Ana, Anne

 Depuis, mes parents m’ont raconté « leur » guerre…

La peur, la faim terrible que ma mère n’a d’ailleurs pas encore surmontée, cette histoire de mon grand-père tenant pendant des heures la main d’un de ses matelots, à Dunkerque, dans l’eau glaciale, lui sauvant la vie…

Mon père a été, lui, plus discret. Adulte, il a quitté l’Europe, se souvenant de la promesse qu’il s’était faite devant le sang et l’horreur d’un bombardement : jamais ses enfants ne connaîtraient la guerre…Ce n’est que dernièrement qu’il a parlé, un peu… avec pudeur et retenue, de ce qu’il a vu…

 Alors… alors, peut-être me parlais-tu à leur place… Mes parents ne sont ni juifs, ni gitans, ni même survivants d’un camp de concentration… Mais au fond d’eux-mêmes existent toujours cette enfant, cet adolescent qui n’a pas fini de vivre…

 C’est peut-être le courage de Koophuis et de Ellie qui vous ont protégés jusqu’à n’en plus pouvoir… Ce courage qui me fait envie car je sais bien que je serais incapable de tout risquer comme eux… Parce que je ne crois pas que je pourrais, comme les danois l’ont fait, descendre dans la rue, une étoile jaune sur ma veste, pour vous sauver…

 J’ai connu un jour une survivante d’un camp. Je la regardais avec fascination, si loin de savoir, de comprendre…Il aurait fallu que je la prenne dans mes bras, pas pour elle qui était bien au delà de toute consolation, mais pour moi….Seulement, je n’étais pas assez vieille pour y penser… J’aimerais qu’à travers le temps, elle me sache présente… comme toi.

 Parfois, je t’imaginais vivante, revenue du camp, si ce n’est de l’horreur. Qui aurais-tu été ?

Cette jeune femme, qui a cru si fort à l’amour…Todavia habia tiempo, Il etait encore tempsQui portait des fleurs dans les cheveux, souriait et faisait des enfants dans la lumière et le soleil ?

Ou cette adolescente, amère, cherchant désespérément une sortie, une explication ?Amsterdam

Elles sont toutes deux mortes d’une overdose, de cette autre violence qu’est la drogue…

 Qui aurais-tu été ?… Anne…Qui ?

 Si mes enfants lisaient ce que je t’écris, ils ne comprendraient pas… il faut t’avoir lue, t’avoir rêvée…et avoir lu les témoignages des autres, de tellement d’autres qui sont revenus et qui, je ne sais pas encore pourquoi, ne sont pas aussi célèbres que toi…

Tellement de films racontent ces histoires…pour qu’on n’oublie pas…

Sur les plages, chez moi, en Bretagne, les blocaus sont là, qui témoignent… Les monuments aux morts avec des listes de noms interminables…Il faut s’approcher pour lire la date, savoir si cet homme est mort en 14 ou en 40… Car c’est le même nom, la même famille…Seria la ultima, Ce serait la derniere

 Et mon père de me raconter l’histoire de ces hommes qui sont partis en 14, parce qu’ « ON » leur avait dit que ce « serait la dernière »… Ils sont partis, comme mon père, pour que leurs enfants ne connaissent jamais la peur…. Oui, mon grand-père et son frère ont même eu leur photo dans le journal…

L’ont-ils regardée cette photo quand « ON » leur a demandé de repartir… ?

Pour mes enfants encore, ces deux grandes guerres ne sont que des dates, des noms de lieux…Faut-il s’en réjouir ou s’en inquiéter… ?

 Tellement de films encore, où ce qui change est juste un nom, une date, une circonstance…

Toujours les mêmes images, les mêmes souffrances… La même peur…

 Et cette indifférence qui nous a envahis, cette habitude de voir le sang aux infos, juste le temps de se demander de quelle guerre, de quel attentat on nous bombarde les images…

Et cette manie que j’ai prise, au risque de mourir étouffée d’ignorance et d’égoïsme, de faire l’autruche devant les fous qui nous gouvernent, ces hommes qui s’enivrent de pouvoir et envoient les autres se faire massacrer.

 Te lire, Anne… Pour ne pas oublier.

Raconter aux enfants… Pour ne pas oublier.

Et de temps en temps, descendre dans la rue, une étoile jaune au revers de ma veste… Pour ne pas oublier.

 

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